Entrer dans son leadership : la magie de l’acceptation de soi

by Miki Kashtan

Cet article est une traduction du post original en anglais de Miki Kashtan Stepping into Leadership: the Magic of Self-Acceptance.

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Une histoire hassidique raconte qu’un rabbin nommé Zusha convoqua ses élèves sur son lit de mort et leur dit que, lorsqu’il arrivera de l’autre côté, il ne sera pas jugé pour ne pas avoir été un bon Moïse ; il sera seulement jugé pour ne pas avoir été un bon Zusha.

Pour moi, cette histoire saisit l’une des tâches les plus difficiles lorsqu’on accompagne des personnes à entrer dans leur leadership et à le développer. Encore et encore, j’ai vu des gens se comparer à moi, ou à d’autres leaders admirés, et abandonner leur chemin propre parce qu’ils ne se considèrent pas « à la hauteur ». Et chaque fois, je reviens à cette vérité fondamentale : le seul leader que chacun de nous peut être ne peut être fondé que sur qui nous sommes. En entrant dans notre leadership, nous sommes appelés à mener avec nos forces et à compenser nos faiblesses.

Cette vérité a été pour moi à la fois un soulagement et une discipline exigeante. Elle requiert un profond changement – un shift – dans notre relation à nous-mêmes : celui de passer du jugement à l’observation de soi, de la minimisation à la célébration de nos forces, de la critique à l’acceptation tendre de nos limites, de la motivation par les « il faut » à la reconnexion au sens et au choix de créer du changement en nous, et du mouvement de se cacher au courage de demander du soutien face à nos défis.

Chacun de ces déplacements remet en cause l’héritage patriarcal dans lequel nous avons grandi, en transcendant la honte, la peur et le doute perpétuel d’avoir de la valeur. Cette approche affirme, haut et fort, que nous avons de la valeur, qui que nous soyons.

S’engager dans l’auto-observation

Il y a de nombreuses années, lors d’une réception, j’ai pris un second petit four. Immédiatement, un jugement sur moi est apparu. Cela n’a en rien empêché le fait que je mange le gâteau, ni celui d’après. L’expérience m’a fascinée, parce que j’ai réalisé, viscéralement, que le jugement était en réalité une distraction. Il m’empêchait de véritablement m’observer et de faire un choix, mon choix, de prendre ou non un gâteau, malgré mon engagement général à ne pas en manger.

L’idée que l’auto-jugement détourne de l’auto-observation a pris racine, et de nouvelles portes se sont ouvertes. J’ai reconnu l’amour et l’honnêteté sur lesquels repose l’auto-observation, ainsi que la liberté que celle-ci crée. Au lieu d’évaluer chaque chose que je découvre en moi comme bonne ou mauvaise — héritage de l’entraînement patriarcal — je remarque simplement, je ressens, puis je choisis ce que je veux faire ; en me désengageant autant que possible de l’attachement, de l’arrogance et du jugement moralisateur, et, lorsqu’ils apparaissent, en les intégrant au processus. Ce que je découvre en moi est simplement là. Cela fait totalement partie de moi : qui je suis, comment je me présente, ce que j’ai absorbé et intériorisé en vivant dans le monde.

Cette capacité est la base pour pouvoir nous évaluer avec douceur et faire des choix concernant notre leadership. Elle nous permet de voir plus clairement sur quoi nous pouvons commencer à agir, et quoi faire du reste.

Voir la beauté de qui nous sommes

Une autre chose qui est toute aussi cruciale pour entrer pleinement dans le leadership est de nommer avec justesse toutes nos forces : nos qualités, nos dons, nos privilèges, nos liens ou nos compétences. J’ai énormément appris à ce sujet de ma sœur Arnina. Récemment, dans un e-mail à un groupe dont nous faisons toutes les deux partie, elle a écrit ceci après avoir exprimé sa joie devant la beauté d’une de ses réalisations :

S’il vous plaît, soyez avec moi dans ce que je vais partager et qui peut sembler arrogant mais qui est en réalité humble… il y a quelques années j’ai réalisé que je peux me réjouir de moi-même ou de ce qui est « moi » ou « à moi » avec le même plaisir que si je le voyais en quelqu’un d’autre. Et la raison simple est que je ne me suis pas créée moi-même ni je n’ai créé ces aspects de ce « moi ». Je peux donc en jouir avec la même joie ou le même émerveillement que si ce n’était pas « moi », et même être profondément reconnaissante du fait qu’ils m’aient été donnés comme des cadeaux.

Développer cette version particulière de l’humilité — la non-identification authentique à nos forces et, à partir de là, la capacité d’en jouir pleinement — peut devenir un carburant précieux pour notre leadership et nous éclairer sur ce que nous pouvons invoquer lorsque nous prenons notre place de leader, lorsque nous planifions nos actions ou choisissons comment répondre dans un moment d’épreuve. Ce sont les qualités de base sur lesquelles nous appuyons notre leadership.

J’ai aussi appris cela au début des années 1990, lorsque j’ai été brièvement exposée à une forme ésotérique de méditation juive où l’on se concentrait, à un moment, sur le fait de remarquer que nous sommes des « luminaires divins ». L’enseignant expliquait clairement que nous ne pouvons généralement pas nous concentrer ainsi sans nous perdre immédiatement dans le plaisir et l’attachement à cet état, disparaissant alors de la conscience et du choix. L’instruction était alors de revenir à l’étape zéro : se concentrer sur le but de la méditation — nous aligner sur l’intention de contribuer au bien du monde, ce que ce système appelle « la volonté de Dieu ». Bien que, pour moi non-théiste, ce terme soit vide de sens, j’y reconnais la même qualité qu’Arnina évoquait : la qualité que nous pouvons reconnaitre en nous et le plaisir que nous pouvons en tirer sont au service de la vie, et non pour une consommation privée. Plus nous dédions nos forces au service de la vie, plus nous pouvons en jouir sans nous perdre.

Une dernière chose avant de passer aux limites : tous nos dons ne sont pas pleinement accueillis par la culture dominante. Par exemple, en tant que femme, dans la plupart des cultures, certains aspects de ma force — ma franchise, ma volonté de dire ma vérité et de demander ce que je veux — ne sont pas bienvenus. Les voir comme des dons demande déjà du travail. Comme l’a dit une participante : parfois nous devons faire le deuil des défis culturels avant de savourer pleinement qui nous sommes.

Accepter nos limites avec tendresse

Le deuil est aussi la qualité que je veux le plus pouvoir apporter envers mes propres limites. J’ai grandi sous un barrage incessant de critiques sur presque tout chez moi, sauf mon intelligence. L’agent principal de cette critique était mon père, et cela a continué ensuite. Jusqu’à mes 23 ans, je ne me souviens pas d’une seule personne m’ayant donné le message que c’était simplement OK d’être qui j’étais. Cela m’a mise sur une trajectoire de lutte constante avec moi-même et le monde. Même après des décennies d’un travail sur moi qui m’a menée à goûter un espace de grâce et de pleine auto-acceptation, je me tends encore souvent lorsque quelqu’un veut me donner un retour, avant même de savoir ce qu’il va dire, et avant de pouvoir respirer pleinement et me souvenir de la plénitude et de la beauté d’être simplement vivante, humaine, volontaire, ouverte, en choix, réceptive, en collaboration avec toute la vie exactement depuis l’endroit où je suis.

La liberté — le type de liberté que je désire le plus pour nous tous — émerge d’une auto-acceptation radicale, d’une tendresse envers la réalité que, du fait de qui je suis et de mes circonstances de vie, je n’agirai jamais à 100 % en accord avec qui je souhaiterais être. C’est la liberté vis-à-vis du bavardage intérieur incessant qui est l’intériorisation de l’entraînement patriarcal : le message sans fin qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez nous et que nous devons constamment nous corriger pour être quelqu’un d’autre.

L’auto-acceptation consiste à lâcher l’injonction perpétuelle de travailler sur nous-mêmes et à nous reposer, exactement, dans qui nous sommes. Alors nous pouvons appliquer plus pleinement et avec compassion les outils de discernement qui viennent avec l’auto-observation pour voir : qu’est-ce qui est simplement là, immuable ? Quels aspects de moi ai-je réellement envie de transformer ? Qu’est-ce qui dépasse simplement ce que je peux ou veux prendre en charge dans cette vie, ou du moins pour un temps ?

Que ce soit du fait de la physiologie ou de l’expérience cumulative, certaines choses ne changeront probablement pas. Par exemple, je n’aurai pas une meilleure mémoire que celle que j’ai — pas à 62 ans, avec une ménopause précoce à 41 ans due à une chimiothérapie. Cela n’arrivera pas. Je peux faire le deuil, surtout de la manière dont cela affecte parfois les autres, et, plus encore, de la manière dont des personnes peuvent parfois le prendre personnellement lorsque j’oublie quelque chose qui les concerne. Faire le deuil de nos limites libère toute culpabilité ou honte que nous pourrions avoir à leur sujet et nous rapproche de l’acceptation complète.

Cette acceptation est encore plus difficile lorsque la limite en question peut être changée, au moins en principe. Il m’a fallu de nombreuses années pour atteindre ce type d’acceptation, et je dois encore me rappeler ce choix régulièrement. Dans notre climat culturel actuel, nommer et affirmer le choix de lâcher le fait de « travailler sur moi » malgré des défis persistants avec certaines personnes n’a pas été uniquement positif. Il faut du courage pour accepter, en plus de mes limites, aussi la manière dont les autres me percevront et répondront. J’ai perdu une amitié supplémentaire l’an dernier, en partie du fait d’une telle affirmation que j’ai faite publiquement dans un texte intitulé Staying Open to Life Despite Losses (Rester ouvert à la vie malgré les pertes). Rien de simple à être soi-même sans cacher sa vérité.

Créer des objectifs clairs et réalisables pour nous-mêmes

Que nous décidions ou non un jour de mettre fin à ce que j’ai appelé le « projet d’amélioration de soi », l’interdépendance signifie fondamentalement, entre autres choses, que nous continuerons à nous heurter aux autres et à la vie et à recevoir des feedbacks, des retours explicites et implicites de notre environnement. Pour autant que je puisse en juger, si nous écoutons attentivement ces retours, il est probable qu’ils seront toujours plus nombreux que ce que nous pouvons réellement intégrer en prenant soin de nous-mêmes. Il y aura toujours des choix à faire concernant ce que nous priorisons pour travailler, et ce que nous lâchons comme objectif de changement et ajoutons à la pile de ce que nous deuillons et acceptons.

Comment, alors, choisissons-nous ?

Si le fondement du choix est ma capacité à mener à partir de mon leadership, à prendre responsabilité pour le tout, à vivre la non-violence, à m’engager dans l’interdépendance avec la vie, et à servir — catégories qui pour moi se recoupent très largement — alors cet engagement peut servir à construire les critères que j’utilise pour choisir.

Personnellement, je fais mes choix sur la base de ma raison d’être et des mes valeurs. Lorsque je reçois un feedback, je vérifie en moi si m’engager dans une demarche de transformation de soi à partir de ce retour contribuerait à mon objectif (dans la vie ou dans un contexte spécifique), et si cela augmenterait ma capacité à vivre en accord avec mes valeurs.

Je ne peux pas, et je n’ai même pas l’aspiration de devenir parfaite. Je veux être pleinement libre du stress constant de « travailler sur moi ». Et je veux développer une discipline aimante envers moi-même pour travailler sur ce que je choisis réellement de travailler plutôt que la motivation rigide qui vient du devoir, de la peur, de la honte, du désir de récompense ou même des habitudes d’attachement à la perfection.

Cette discipline inclut à la fois le deuil des effets de mes actions actuelles et la compassion pour les choix que je fais, et seulement ensuite viser à trouver de nouvelles manières d’agir qui prennent soin à la fois des besoins que mes actions actuelles satisfont et de ceux qu’elles ne satisfont pas. Une grande exigence, sans doute. Le texte que j’ai écrit il y a quelques années à propos de l’intention et de l’effet pourrait offrir quelques pistes pour ce travail, et la section sur les pratiques dans mon livre Spinning Threads of Radical Aliveness (Filer des fils de vitalité radicale) pourrait offrir de l’inspiration sur la manière d’intégrer de nouveaux comportements dans votre vie quotidienne.

Demander du soutien pour mener efficacement

Au final, que nous travaillions à changer des choses ou non, nous serons toujours un mélange de forces et de limitations. Beaucoup d’entre nous font l’erreur d’attendre la perfection avant de se lancer dans un acte de leadership. Nous n’avons plus selon moi le luxe d’attendre cela, dans notre climat actuel — et j’emploie ‘climat’ dans les deux sens du terme — et j’appelle passionnément chacune et chacun de nous à changer cette habitude et à entrer dans un engagement actif avec la vie autour de nous, au-delà de nous-mêmes et de nos proches. Nous sommes toutes et tous nécessaires pour l’immense tâche devant nous consistant à inverser la marche inconsciente vers l’extinction dans laquelle nous sommes engagés depuis l’aube du patriarcat et qui s’est accélérée ces dernières décennies.

Comment, alors, entrer dans le leadership alors que nous sommes encore, tous, si loin de l’idéal parfait de leadership que nous pourrions avoir ?

Je reviens au cadre simple avec lequel j’ai commencé : mener avec nos forces et compenser pour nos limitations. Compenser nos limitations est quelque chose que nous ne pouvons faire qu’en allant à contre-courant de l’éthique d’auto-suffisance qui nous maintient si isolés les uns des autres et qui est elle-même une version moderne de l’héritage patriarcal, affectant à la fois les hommes et les femmes, même si différemment.

Compenser signifie mettre en place des structures de soutien. Certaines ressemblent à des systèmes auxquels nous pouvons accéder nous-mêmes. Pour moi, avec mes problèmes de mémoire, cela signifie par exemple installer des systèmes de rappels. Mais l’essentiel de la compensation, je crois, requiert le soutien d’autres êtres humains vivants, pas de la technologie. Pour moi, cela signifie demander à d’autres de m’aider à me souvenir de faire certaines choses.

Cela signifie aussi avoir un soutien actif et continu d’autres humains capables de nous soutenir lorsque nous nous effondrons, de nous offrir de l’empathie, de l’écoute, des conseils et de l’aide matérielle, et d’être des miroirs de notre valeur humaine intrinsèque lorsque nous en doutons. J’ai beaucoup écrit à propos de la structure de soutien dont je dispose, pour montrer à quel point il est difficile de mener à contre-courant et combien le soutien est vital lorsque toute la culture dominante est organisée différemment du simple chemin consistant à prendre soin des besoins.

Il est temps de reconnaître, plus sérieusement, combien d’aversion envers la vie — et donc envers les besoins — il existe dans la culture en général. J’ai récemment reçu cette citation tirée de La Grève (Atlas Shrugged), le livre d’Ayn Rand qui constitue une part centrale de l’éthos libertarien de droite gouvernant les États-Unis et menaçant le reste du monde. Je la partage ici pour que nous sachions ce à quoi nous faisons face :

Une morale qui considère le besoin comme un droit considère le vide — la non-existence — comme son standard de valeur ; elle récompense une absence, un défaut : la faiblesse, l’incapacité, l’incompétence, la souffrance, la maladie, le désastre, le manque, la faute, l’imperfection — le zéro. (Partie 3, Chapitre 7)

Plus que jamais, alors, le leadership à notre époque implique d’avoir le courage de demander ce dont nous avons besoin afin de servir aussi bien que nous pouvons le faire. C’est le positionnement le plus fort que nous pouvons prendre face au mouvement fondamental qu’a été l’établissement du patriarcat et de son rejet de la vulnérabilité et de la dépendance fondamentales qui alimente son aversion envers les besoins, envers la vie, envers la nature. C’est précisément pourquoi le chemin consistant à embrasser notre vulnérabilité, avec humilité, est si central pour faire fondre, par l’amour, l’attachement au contrôle.

(traduction Kevin Dancelme, 2026)

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Crédits photos :  toutes  CC by 2.0.  En haut : Photo de John Hain, Pixabay. Deuxième : auteur inconnu, pxhere.com. Troisième : Self Reflection de Alisha Vollkommery, Pixabay. Bas : Moving a Big Rock de Parvati River, Flickr.